“Il n’y a qu’un moyen d’avoir trouvé sa place, c’est d’être arrivé là d’où littéralement l’on ne peut pas bouger.” - Paul Claudel (Saint-Louis)
Intérieurement, émotionnellement, pour être précis, c’est nettement plus compliqué. Le temps se perd dans des nébuleuses qui prennent parfois la forme de mondes parallèles qui s’étirent à l’infini. Il y a cette confusion, ce flot d’émotions que je ressens depuis que je suis ici et que j’ai du mal à démêler. Je peux me sentir à ma place à l’instant T, tout en sachant pertinemment que ce ne sera pas permanent… même si j’aimerais bien que ça le soit : pas simple, le gars, hein ?
Ce qui m’inquiète, c’est que j’ai encore trop envie de changer, de bouger… alors que je n’en ai pas forcément les moyens. Enfin, disons plutôt que je n’en ai pas assez. Matériellement, c’est secondaire, mais surtout au niveau de ma motivation et de mon énergie. Le contraste est saisissant entre ce que je ressens à l’intérieur et mon environnement ; ici, la nature foisonne, et pourtant je me sens émotionnellement à sec, dans une région où l’aridité du lien social peine à prendre racine. Peut-être que je m’accroche à l’idée d’avoir vécu dans des endroits du monde où les rencontres et ma vie dans son ensemble semblait plus facile. Des environnements où les choses venaient à moi sans effort, où je n’avais pas l’impression de devoir pousser chaque petite interaction pour créer du lien. C’est à la fois vrai… et complètement faux. Vrai, parce que dans certaines cultures, le rapport à l’autre est plus évident. Et une construction mentale, parce que mes souvenirs mentent : ils arrangent la réalité pour me faire croire que c’était mieux avant, ou que l’herbe était plus verte ailleurs alors qu’elle est plus verte là où on l’arrose, n’est-ce pas ?
J’ai bien conscience que je n’en ai pas fini avec le deuil de ma dernière relation, morte et enterrée depuis plusieurs années. Que voulez-vous, je suis fidèle jusque dans la rupture. Je peux passer des années (aux allures de siècles) dans un espace hors du temps, à attendre que, par une mystérieuse alchimie, le présent transforme enfin le passé en ce que j’en espérais. J’attends quoi, au juste ? Un retour ? Des excuses ? Une repentance flatteuse ? Même pas… Car, quand bien même cela arriverait, je sais parfaitement que rien ne pourrait jamais redevenir exactement comme au tout début, quand tout était neuf et plein de possibles. En plus de l’immobilisme, cette attente me maintient en suspens, elle agit comme un frein indéniable à ma relation aux autres, jusque dans les interactions sociales les plus ordinaires, et encore, quand ce n’est carrément pas de l’auto-sabotage. Mon esprit s’accroche pourtant à des illusions, contre toute logique, jusqu’au jour où le voile tombe. Une connexion s’établit avec la réalité, et je peux avancer de nouveau, lentement, certes, car il reste toujours des scories, traces d’un dernier possible désormais éteint.
Dans l’ignorance générale assumée, je vis dans cet espace, dans cette bulle, en attendant que ça passe. Feignant que tout va bien. Sur ce point également, j’essaie d’agir. Par la non-action, bien sûr, parce qu’il est impossible de contrôler une émotion. Alors je la laisse passer, en me disant que, peut-être, fugit irreparabile affectus. Et si ça ne passe pas ? Eh bien… en attendant, je continue d’arroser l’herbe, même dans les terres les plus sèches, là où poussent tout de même agaves, cactus, yuccas ou tumbleweeds.
(À suivre…)
[+]La p’tite musique qui va bien avec… ⏯️ Two Feet - “I Feel Like I'm Drowning”




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