samedi 25 avril 2026

Guide pratique du sang-froid approximatif

3h20 du matin. Le téléphone sonne : le boulot.

Lui :  Tu dormais ?
Moi :  À cette heure-là, il y a des chances, oui. J’imagine que c’est important.
Lui :  Pas vraiment, mais…

Effectivement, ce ne l’était pas.

Dans mon poste actuel, personne ne soupçonne le nombre de “fuck” que je me retiens de distribuer chaque jour. Certains m'imaginent-ils posséder des pouvoirs quasi divins ? Je ne suis ni omniscient ni omnipotent et encore moins capable de régler un bug avant même qu’il n’existe. Me contacter pour tout et n'importe quoi semble surtout une belle excuse pour se dispenser de bon sens. Et quand, malgré une bourde en bonne et due forme, j’arrange les choses… ça râle quand même. En fait, j’ai l’impression que je pourrais marcher sur l’eau, on me reprocherait encore de ne pas savoir nager.


Les jours de réunion sont des moments d’anthologie. On y perd un temps considérable à écouter chacun recycler les mêmes marottes, avec une constance qui force le respect. Pendant ce temps, les sujets importants attendent poliment qu’on ait fini de tourner en rond.  J’endosse mon costume de moine bouddhiste sur celui de l’imposture de bon communiquant calme et compréhensif. Je croise les doigts en guise de mantra, histoire d’éviter qu’un uppercut malheureux ne parte tout seul. J’adopte un style indirect, moi (oui, moi) ce qui relève déjà d’un exploit olympique tant l’effort mental est colossal. Tout ça pour ménager des susceptibilités qui ne tolèrent aucune remarque, même emballée dans du papier bulle. Comme, quand un collègue affirme sans trembler que “tout doit être nickel” tout en précisant qu’“il ne faut pas s’attacher aux détails”, je tente une approche douce : “Oui, enfin une porte… la poignée, c’est un détail mais, pour l’ouvrir, c’est quand même plus pratique.”

Résultat : il ne m’adresse plus la parole.

À bien y réfléchir, chaque prise de parole en réunion serait un excellent prétexte pour me remettre à boire. Et curieusement, cette idée me fait sourire, heureusement.

Et là, je repense systématiquement à ce dessin 👇


[+]La p’tite musique qui va bien avec… ⏯️ Jeff Buckley - “Lilac Wine”

samedi 18 avril 2026

Tu lis trop de livres

Le DJ dans ma tête a un goût musical d’une constance admirable. Une fidélité presque touchante, si ce n'est qu'il diffuse en boucle le même morceau. Ni remix, ni version acoustique, ni même ce petit live improvisé qui donnerait l’illusion du renouveau. Non : le même titre, obstinément. Une forme de minimalisme mental qui va bien avec le bonhomme en somme.
Il m’arrive (pour le dire avec une certaine dignité) de ruminer. Avec méthode et application, parfois même un certain talent. Jusqu’au moment où, par fatigue plus qu’un sursaut de lucidité, je finis par relativiser. Cela consiste, principalement, à emprunter aux autres les mots que je peine à trouver ; méthode peu glorieuse, mais redoutablement efficace.


Cette semaine, pris d’un élan que je qualifierais rétrospectivement d’optimiste, j’ai entrepris de dépoussiérer l’étagère des livres “pour plus tard”. Vous savez, cet endroit mythique de l'appartement où s’accumulent des promesses de lectures futures, dans une temporalité aussi floue que généreuse. Hasard ou non, ma main a saisi “Adolphe” de Benjamin Constant, presque malgré moi. Comme une évidence. Un signe, peut-être ? Sensation étrange, en tout cas. Et puis, il y a eu ces lignes :

“Mais quand on voit l’angoisse qui résulte de ces liens brisés, ce douloureux étonnement d’une âme trompée, cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se diriger contre l’être à part du reste du monde, s’étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu’il y a quelque chose de sacré dans le cœur qui souffre, parce qu’il aime ; on découvre combien sont profondes les racines de l’affection qu’on croyait inspirer sans la partager  : et si l’on surmonte ce qu’on appelle faiblesse, c’est en détruisant en soi-même toute ce qu’on a de généreux, en déchirant tout ce qu’on à de noble et de bon. On se relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour prétexte de la dureté ; et l’on survit à sa meilleure nature, honteux ou perverti par ce triste succès.” 


Ce passage m’a parlé avec une familiarité quelque peu douteuse. Je l’ai lu, relu, puis, relu encore, avec cette pensée légèrement inquiète : “Nan, quand même… tu n’en es pas encore là ?”

À ce stade, deux options s’offrent à moi : soit considérer qu’il s’agit là d’une profonde analyse de l’âme humaine, ce qui est incontestablement vrai ; soit y voir une tentative particulièrement élaborée de me mettre face à moi-même, ce que je trouve déjà beaucoup moins courtois.

Quoi qu’il en soit, j’ai refermé le livre avec le sentiment d’avoir compris quelque chose d’important et l’envie très modérée d’en faire quoi que ce soit.

Conclusion : inutile de brusquer le DJ.

[+]La p’tite musique qui va bien avec… ⏯️ Sade - “King Of Sorrow”


samedi 4 avril 2026

Tu lis trop de livres

C’est une étrange sensation que j’ai ressentie à la lecture de "La Ferme Africaine" de Karen Blixen. Je me suis demandé comment Sydney Pollack avait pu en tirer le scénario de Out of Africa. L’écriture, élégante, agréable et servi par des descriptions de paysages saisissantes n’atténue pourtant pas ce sentiment de malaise qui s’installe peu à peu. Un malaise comparable à celui que j’avais éprouvé en lisant "Le Lion" de Joseph Kessel. Car, malgré la sincérité apparente de la baronne Karen von Blixen-Finecke (son amour pour ce continent, son désir de comprendre les “indigènes” et leur héritage millénaire) transparaît le poids du colonialisme européen, ainsi que l’imposition de sa culture sur le continent des premiers hommes. Elle écrit : « Quand je songe à ma vie passée en Afrique, il me semble qu’on pourrait la décrire comme une vie humaine, la vie d’un être qui a quitté un monde assourdissant et inquiet pour une terre paisible. » On imagine que cette “terre paisible” ne devait pas offrir la même tranquillité à tout le monde ; surtout à ceux qui subissaient le joug des colons.


En observant aujourd’hui les effets de certaines habitudes, celles qui consistent à n’offusquer personne, à ménager toutes les sensibilités, à éviter toute frustration, je ne peux m’empêcher de penser que ces précautions ont, semble-t-il, contribué à façonner une génération arrivée sur le marché du travail avec une faible tolérance à la contradiction. Récemment, ma N+1 m’a reproché un ton trop franc et direct. Peut-être est-ce parce que je parle peu et que, lorsque je m’exprime, mes mots résonnent plus fortement ? Pourtant, mes propos ne relèvent pas du jugement : ils sont le fruit de constats et d’observations. C’est sans doute pour cela que ce passage de La Ferme Africaine a particulièrement résonné en moi :


« Dans le monde des indigènes, c’est la somme de leurs observations qui détermine l’opinion qu’ils se font de vous, ou votre réputation. Sur ce point, certaines communautés européennes très pauvres leur ressemblent : elles ne jugent pas, elles additionnent. »


[+] Out of Africa - Trailer (1985)