Le DJ dans ma tête a un goût musical d’une constance admirable. Une fidélité presque touchante, si ce n'est qu'il diffuse en boucle le même morceau. Ni remix, ni version acoustique, ni même ce petit live improvisé qui donnerait l’illusion du renouveau. Non : le même titre, obstinément. Une forme de minimalisme mental qui va bien avec le bonhomme en somme.
Il m’arrive (pour le dire avec une certaine dignité) de ruminer. Avec méthode et application, parfois même un certain talent. Jusqu’au moment où, par fatigue plus qu’un sursaut de lucidité, je finis par relativiser. Cela consiste, principalement, à emprunter aux autres les mots que je peine à trouver ; méthode peu glorieuse, mais redoutablement efficace.
Cette semaine, pris d’un élan que je qualifierais rétrospectivement d’optimiste, j’ai entrepris de dépoussiérer l’étagère des livres “pour plus tard”. Vous savez, cet endroit mythique de l'appartement où s’accumulent des promesses de lectures futures, dans une temporalité aussi floue que généreuse. Hasard ou non, ma main a saisi “Adolphe” de Benjamin Constant, presque malgré moi. Comme une évidence. Un signe, peut-être ? Sensation étrange, en tout cas. Et puis, il y a eu ces lignes :
“Mais quand on voit l’angoisse qui résulte de ces liens brisés, ce douloureux étonnement d’une âme trompée, cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se diriger contre l’être à part du reste du monde, s’étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu’il y a quelque chose de sacré dans le cœur qui souffre, parce qu’il aime ; on découvre combien sont profondes les racines de l’affection qu’on croyait inspirer sans la partager : et si l’on surmonte ce qu’on appelle faiblesse, c’est en détruisant en soi-même toute ce qu’on a de généreux, en déchirant tout ce qu’on à de noble et de bon. On se relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour prétexte de la dureté ; et l’on survit à sa meilleure nature, honteux ou perverti par ce triste succès.”
Ce passage m’a parlé avec une familiarité quelque peu douteuse. Je l’ai lu, relu, puis, relu encore, avec cette pensée légèrement inquiète : “Nan, quand même… tu n’en es pas encore là ?”
À ce stade, deux options s’offrent à moi : soit considérer qu’il s’agit là d’une profonde analyse de l’âme humaine, ce qui est incontestablement vrai ; soit y voir une tentative particulièrement élaborée de me mettre face à moi-même, ce que je trouve déjà beaucoup moins courtois.
Quoi qu’il en soit, j’ai refermé le livre avec le sentiment d’avoir compris quelque chose d’important et l’envie très modérée d’en faire quoi que ce soit.
Conclusion : inutile de brusquer le DJ.
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