samedi 17 octobre 2026

Quand, chaque étape n'a pas besoin de devenir la suivante

“Dans l’univers immobile et glacé, toutes choses se retrouvèrent à égalité, et la forme dont naguère émanait un puissant charme s’évanouit.” - Yukio Mishima  

Parfois, ma vie s’installe dans une routine si parfaite que je finis par croire que même le hasard a foutu le camp. Il ne se passe rien pendant des mois puis, tout à coup, les éléments se déchaînent. Ce serait agréable si seulement, une fois dans l’ascenseur émotionnel, je pouvais descendre entre deux étages. C’était une erreur de croire pendant longtemps qu’il suffisait de comprendre mes émotions pour les maîtriser. Elles ne s’éduquent pas davantage qu’un chat : elles viennent quand elles veulent, repartent sans prévenir et finissent par vous regarder avec cet air arrogant de ceux qui n’ont jamais eu l’intention de vous obéir.

Quand je suis sur mes terres natales, je recroise systématiquement au supermarché cet homme qui, depuis longtemps, me plaît beaucoup trop pour le peu de choses que je sais de lui. Mes tentatives pour accrocher son regard ayant lamentablement échoué, j’en ai conclu que j’étais invisible, parfaitement inintéressant à ses yeux. Mais l’obstination étant une de mes qualités les moins utiles, je continuais à m’offrir le plaisir des yeux, histoire de souffler sur les braises d’un espoir qui finissait toujours par s’éteindre entre le rayon surgelés et celui de la lessive. En ce samedi d’automne, où le ciel hésite entre le crachin pour faire chier le monde et l’averse torrentielle, je le vois sortir du magasin, les bras chargés.

Je lui propose de le ramener. 

Soudainement : coup de frein, méchant crissement de pneus. Sans le moindre geste ni la moindre parole de ma part qui puisse laisser supposer quoi que ce soit, il m’annonce comme ça, sans préambule, ses yeux fixés sur la route et son genou venu s’appuyer contre ma main sur le levier de vitesses : « J’ai une très forte attirance pour toi depuis longtemps. »

Bien plus jeune, cette phrase aurait suffi à mettre toute la machine émotionnelle en branle. En deux minutes ce serait devenu un objectif, en une heure un projet et, à la fin de la journée, j’aurais probablement déjà choisi la couleur du papier peint de notre hypothétique appartement. Certains se plaisent dans l’imprévu, les situations bancales et sans garantie. Moi, je suis si peu doué pour l'inconfort qu'un simple panneau « absence de marquage » sur la route suffit presque à m'angoisser.  

Aigri par l'expérience ou par le désenchantement du puissant charme des rencontres, maintenant, je reste calme, presque impassible. Il m’a parlé de sa solitude, d’une vie compliquée, de son besoin d’indépendance. J’ai reconnu quelque chose de moi dans ses mots, mais mon esprit s’est empressé d’écarter l’idée que cette ressemblance puisse être une promesse, préférant y voir le simple croisement de deux solitudes qui se percutent. Mes vieux réflexes n'ont pas disparu simplement parce que j'ai enfin compris leur inutilité. Mais à présent, ils semblent se faire plus discrets, laissant à peine émerger l’idée qu'une rencontre puisse devenir autre chose. 

Au lieu de dépenser tant d’énergie pendant des années à vouloir sécuriser les choses jusqu’à les étouffer, je ressens à présent et peut-être aussi par lassitude, le besoin de laisser l’histoire ouverte ; sans doute parce que je n’ai plus envie de choisir la fin avant d’avoir vécu la suite. 

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[+]Crédits Photos Beton Vault



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